L’expression poétique chez Henri Bosco


Photo tirée du livre En Provence sur les pas de Bosco de Jean-François Jung

Je me suis intéressée très jeune à l’écriture d’Henri Bosco, j’y trouvais vite un monde en résonance avec le mien. Puis ce fut une passion pour son écriture jusqu’à le rencontrer dans son bureau dans le bastidon qu’il possédait à Lourmarin ; ensuite j’écrivis une thèse de doctorat sur la fonction des objets dans plusieurs de ses romans.

Relativement jeune, il s’est adonné à la poésie et a écrit quelques poèmes « Le roseau et la source ».

​Extrait

Itinéraire pour la nuit

La majesté du songe et la vie attentive La grave, patiente et nocturne amitié, Les silences du temps, les sommeils oubliés, ont quitté la maison où il faut que je vive.

La chambre de l’hiver contre laquelle arrivent Les figures du vent qui hantent février, Hélas ! ne verra plus, esprit familier, La flamme de la lampe et la tête pensive.

Tu dors près de la porte à l’ombre du laurier. »

Mais il est surtout connu pour sa prose : une vingtaine de livres (romans et récits). Il est par ailleurs de nombreuses fois cité dans le dictionnaire Le Robert pour la qualité de son style.

La prose de Henri Bosco dit Monsieur Mansuy « est particulière, elle semble être une prose poétique ou en vers libres. Il y a là quelque chose qui tient du silence ».

On remarque dans ses écrits une puissance onirique mais aussi poétique. Comme le décrivait le philosophe français Gaston Bachelard dans La poétique de l’espace, le roman de Bosco est « un vaste poème en prose » dans lequel « l’action véritable consiste en l’épreuve de la solitude. » Le philosophe dit également « Le principe du silence en poésie est une pensée cachée, une pensée secrète. »

D’ailleurs l’auteur a un goût prononcé pour la solitude ; on peut même parler de solitude ressource. Il marche dans la campagne de jour comme de nuit à l’affût de toute manifestation humaine, des animaux ou de l’invisible.

« Séduit par le silence d’un lieu, le héros-narrateur du récit bosquien reste à part, initié et introduit dans ce silence par un être de contemplation : le personnage-conteur vit d’une manière exceptionnellement intense un rapport d’inclusion avec les silences. » nous dit Jacqueline Michel.

D’ailleurs le héros vit souvent en solitaire dans des mas perdus dans la campagne et subit une sorte d’envoûtement, de découverte mystérieuse, de ravissement ; sa vie en devient magique.

Je m’étais donc intéressée à l’objet qui relève d’une quête obsédante dans l’ensemble de l’œuvre bosquienne. Or, l’objet qui tient une place primordiale dans ses écrits est la lampe. On retrouve à ce sujet Gaston Bachelard ; ce dernier écrivit un livre dédié à Henri Bosco La flamme d’une chandelle où il explique que « La contemplation de la flamme pérennise une rêverie première. »

Pour lui, l’écrivain est « un rêveur de lampe et même la lampe est l’esprit qui veille et devient un personnage. Les objets sont des talismans de rêverie. »

Selon Gaston Bachelard toujours, l’écrivain « donne à la lampe sa dignité d’autrefois, dans l’œuvre, elle tient la place d’un compagnon onirique. Elle veille, surveille et attend. »

Le romancier est attiré également par les veilleuses et tout ce qui est sacré ; il ressent là une sorte de « thambos provençal » dit-il.

On sait qu’il s’est intéressé particulièrement à la Grèce ; on trouve d’ailleurs dans certains textes des lettres grecques formant une énigme. Sur sa plaque tombale on trouve même des sigles grecs.

Le sacré est étroitement lié à la nature comme dans cet extrait :

« Le visage du sanctuaire déserté n’était plus qu’un vieux masque d’or sur lequel imperceptiblement remuaient les feuilles des arbres et les petites taches de lumière du soleil. Or ce masque, où rien ne bougeait que ces signes mobiles de la vie, opposait à la solitude la paix inébranlable de ses pierres. »

Dans Un rameau de la nuit

« Le rêveur voit un ailleurs dans l’ici, …, un étranger dans le familier ; il pressent, à l’arrière-plan de toutes choses, une réalité masquée. Sa présence au monde est sans cesse menacée par cette production intérieure surabondante. » dit Jean Lambert.

Henri Bosco narre dans ses récits les personnages de son enfance qui passent et repassent d’un livre à l’autre dans des atmosphères de silence, de mystères, d’inquiétude. Le mystère va si loin que souvent les personnages n’apparaissent pas mais sont suggérés. L’auteur entend des pas, des déplacements d’objets, constate des changements dans l’ordre des choses ce qui donne une dimension d’étrangeté à la scène. C’est ainsi que dans le livre Mon compagnon de songes, l’auteur analyse les signes, leur donne un sens ; ce sont des fils d’Ariane. Il aime retourner dans son adolescence, revivre ses longues promenades dans la nature en s’interrogeant sur le comportement des personnes sans leur parler la plupart du temps car le héros est toujours silencieux, introverti, fin observateur, dialoguant avec lui-même jusqu’à toucher l’invisible des personnages et des choses.

Les lieux de prédilection se situent dans le Luberon et dans ce massif montagneux qui est vu comme un être vivant. « Le visage du Luberon se dessine dans la rêverie du poète, en visages humains donnant forme à une pensée cachée. »

On peut dire que les mondes s’interpénètrent : ceux du contexte direct, ceux des interprétations et ceux des visions.

«Ce sont des « visions insolites. Bosco franchit les bornes du domaine de la conscience et s’aventure vraiment dans l’envers de l’existence, au pays de l’ombre, où dorment dans les ténèbres intérieures les puissances qui fondent nos vies » dit Daniel Moutote.

Ainsi vit-il en symbiose avec son environnement, aussi bien dans la nature que dans les maisons.

Il nous dit à ce propos : « Je me mêle et m’unis à tout ce que je découvre. Je communique naturellement avec les choses qui m’entourent, c’est un don. J’ai fait alliance avec les règnes de la terre. »

Quand nous l’écoutons ainsi, l’écrivain fait penser à la démarche chamanique. Ce n’est pas un mot de son vocabulaire mais dans la description de ses ressentis, nous y touchons de près.

Le sommeil tient également une place importante ; c’est la porte vers un autre monde. Il arrive souvent que les héros soient victimes d’une sorte de maladie qui les plonge dans des sommeils étranges où le héros prend conscience d’autres vérités.

Ainsi l’auteur reconnaît que son ouvre est meublée de sommeils. Ses récits sont voués aux aventures du sommeil, du souvenir et du songe. « Le sommeil et les songes apparaissent fatalement dans tous les récits que j’ai faits » dit-il.

L’écriture de Henri Bosco réalise l’art de regarder, d’attendre. C’est le cadre où se mêlent les rêves, les mystères, comme dans une autre vie parallèle.

Un autre point : Henri Bosco est très soucieux des âmes ; il a une hantise du monde des âmes. Par exemple, l’âme de Hyacinthe a été dérobée et est emprisonnée dans un arbre. Cela fait un peu penser aux âmes errantes.

L’ombre aussi le fascine. Il y a consacré son dernier ouvrage paru de façon posthume et qui n’est pas terminé totalement s’appelant : Une ombre. Dans cette histoire, le héros fait un voyage et poursuit une ombre insaisissable ; ce peut être aussi une âme, un fantasme. Le personnage subit des apparitions, perçoit des signes ésotériques. Le tangible et l’intangible se confondent laissant le lecteur dans une grande interrogation sur la perception des choses.

Daniel Moutote dit « Il obtient cet art de l’informel, cette poésie de l’indicible, par le jeu des mots entre eux, par une rhétorique du rêve, et toute cette forme verbale qui constitue l’alchimie de son écriture. »

Extraits du « Jardin des trinitaires »

« J’avais inventé pour moi seul un petit sanctuaire. C’était le monde clos de mes contemplations, la retraite inconnue de mes mystères, ma chapelle privée. Et j’y retrouvais, concentrée en un petit espace, la mémoire des grandes eaux d’où proviennent et où retournent les plus minces ruisseaux qui coulent sur la terre… »

« Telle était déjà ma nature, marquée par ce besoin que j’avais du secret, par l’inexplicable désir d’imaginer quelque chose de plus que ce que je voyais à travers les choses visibles. Rien ne m’était plus cher, enfant qu’on laissait si souvent solitaire, que de profiter de ma solitude pour y attirer les êtres qui rôdaient autour. »

Il y a comme un parcours initiatique lorsqu’on lit les récits de Henri Bosco ; il nous mène vers des états supérieurs de conscience, de perception des choses qui impacte profondément le lecteur. L’ensemble est dit clairement avec des mots choisis au niveau des bruits, des odeurs ou de la variété des plantes et des animaux. C’est un monde où il est seul mais où tout est dense.

Extrait : « L’esprit d’ombre, au contact des premières lueurs, cède, s’efface ; et l’être profond de la terre est attiré soudain du plus noir de ses antres, comme une marée ascendante, vers l’espace où circule la laiteuse clarté de la lune ; les oiseaux croissent aux fontaines ; la sève brise ses veines végétales ; l’argile se gonfle ; les rocs craquent et les bêtes, dans leurs terriers s’étirent de plaisir en sentant affluer à leurs mufles sauvages l’odeur amère de leur propre sang. » dans Hyacinthe.

C’est un écrivain qui a le sens du secret, des messages cachés, des mystères non divulgués mais laissant leur empreinte en toute chose.

On peut dire qu’il est un poète tellurique lié à l’énergie de la terre. On dirait maintenant dans le sens actuel un géobiologue. C’est ainsi qu’il ressentait l’impact des lieux sur l’être humain, les réseaux de la terre, la force qui émane d’un rocher ou la portée bénéfique d’une source ou d’un ruisseau.

Il se définit ainsi :

« Mon œuvre est fondée sur le rêve, condition de la création. Je suis un mystique qui a le goût du surnaturel et du mystère. Lorsque je me suis rendu compte du danger pour mon équilibre (…), j’ai travaillé en forme de prose dense et serré pour discipliner tous les nuages du rêve. »

Henri Bosco est donc complexe dans son écriture mais une fois entrés dans ses chimères nous sommes emportés très loin et avons accès à un état privilégié de connaissance, plutôt de perception de l’Invisible qui peut nous atteindre profondément ; d’où le charme. Une expression dirais-je magique dans le sens qu’elle filtre des ressentis à cheval sur les mondes, nous laissant flotter dans un mystère et une sorte de questionnement qui ébranle l’âme.

Conférence donnée le 10 octobre à Lunel dans le cadre du Festival Folquet de la Poésie organisé par l'association "Songes."


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